Club de lecture (1): «Ravage», de René Barjavel – ou l’homme déshumanisé

Voici ce que je vous propose: un club de lecture. Pas de règles, vraiment. Je vous partage mes lectures, celles qui s’empilent sur ma table de chevet ou celles que je viens de terminer, et on en discute. Ça vous dit?

L’auteur et son œuvre

René Barjavel (1911-1985) est un des grands précurseurs de ce que j’appelle très personnellement la socio-fiction: la société poussée à bout de nerfs. Pour reprendre une expression plus consacrée, disons que son oeuvre est en une « d’anticipation où science-fiction et fantastique expriment l’angoisse ressentie devant une technologie que l’homme ne maîtrise plus. Certains thèmes y reviennent fréquemment : la chute de la civilisation causée par les excès de la science et la folie de la guerre, le caractère éternel et indestructible de l’amour » (source).

C’est plutôt La nuit des temps (1968) qui m’a fait découvrir l’auteur; un roman que je relis périodiquement et dont je ne saurais me lasser. J’y retourne sans cesse pour y retrouver le lien entre les deux thèmes fétiches de l’auteur, mis de l’avant dans ce roman avec une douce violence.

Je suis d’accord avec ceux qui affirment que Ravage (1943) est l’ouvrage « le plus représentatif de l’auteur ». En effet, « Sur le thème « L’homme, s’il oublie qu’il est un homme… », Barjavel construit sa première fin du monde. La société y est mécanisée à outrance, l’individu assisté en chacun de ses gestes, l’être vivant coupé de sa mère nature. C’est alors que l’électricité disparaît… » (source)

Les véhicules électriques volent. Les habits sont faits de fibres synthétiques pratiquement inaltérables qui s’adaptent à la température. L’alimentation mécanisée a permis d’enrayer la faim. Il existe bien sûr des classes sociales dans cette France du futur, mais l’insouciance relative à la sécurité alimentaire permet de concentrer les efforts sur la mobilité sociale. La société du loisir est portée de main.

Jusqu’à ce que… l’électricité disparaisse de manière inexpliquée. Tout cesse de fonctionner. Rapidement, la société ultra-sophistiqué fondée sur l’utilisation de la technologie explose. Littéralement. L’eau et la nourriture ne sont plus produites, faute d’énergie. Famines, pillages, violences indicibles, catastrophes naturelles, crises d’hystéries collectives s’en suivent. L’horreur apocalyptique. Peu survivront, qui fonderont une société nouvelle sur des préceptes aussi anciens que fondamentaux.

Et puis?

Bon, c’est de la science-fiction, il ne faut pas s’attendre à ce qu’un roman écrit en 1942 (publié l’année suivante) reflète absolument la réalité décrite avec un demi-siècle d’avance. Ça fait toutefois réfléchir.

Aujourd’hui, en 2012…

  • On crée des jardins communautaires dans des écoles primaires pour apprendre aux enfants comment cultiver des légumes dont ils ignoraient parfois l’existence.
  • Des émissions de télévision comme le 100 Mile Challenge font fureur. Dans un des épisode que j’ai vus, qui se déroule dans la campagne de la Colombie-Britannique, des livraisons de fruits et légumes frais mystifient des familles complètes; certains n’ont jamais vu de poireaux ou de carottes entières, ignorent ce que sont des herbes fraîches, se demandent quels aliments choisir pour reconstituer une pizza… Sans blague.
  • Malgré une certaine mode culinaire et la disponibilité croissante de produits locaux, on cuisine de moins en moins et on ne se préoccupe pas vraiment de la provenance de nos aliments.
  • Notre territoire est vendu à rabais à des intérêts étrangers.
  • Il faut une télé-réalité à V pour attirer l’attention sur la crise que vie la relève agricole! Et encore, la majorité comprendra-t-elle toute l’ampleur de cette catastrophe sur son quotidien?! Si « L’amour est dans le pré », toutes les agrirencontres du monde ne doivent pas nous faire oublier que… l’avenir est dans nos champs!
  • L’accès à l’information ne fait pas nécessairement de nos sociétés des acteurs plus responsables, plus cohérents, ni plus engagés. Au contraire: on a plutôt tendance à éviter la dissonance cognitive et à chercher des sources d’information qui consolident nos opinions.
  • L’énergie, électrique ou pétrolière, est le moteur de notre société.
  • La consommation (aussi éthique, responsable ou bio soit-elle) définit l’individu: par rapport à lui-même et par rapport aux autres.
  • La technologie domine (heu… facilite?) nos vies. Du iPhone à l’enregistreur numérique, en passant par la commande vocale via BlueTooth dans la voiture qui active le foyer de la maison à distance, la fin justifie les moyens. Sommes-nous si pressés? Avons-nous oublié tout le plaisir de rendre une visite non-annoncée à un ami ou de disparaître de la surface de la terre sans préavis pendant une après-midi?
  • La dématérialisation effective (la fin des supports physiques des produits culturels ou l’utilisation des tableaux intelligents dans les classes, par exemples) accroît la dépendance technologique dont on ignore encore les conséquences humaines et sociales (pfff, les sciences humaines), fascinés par les retombées économiques et les avantages à court terme.
  • Nous en sommes rendus à dire qu’Internet influence nos comportements sociaux – et non que nous reproduisons dans l’espace virtuel des comportements modulés par de nouvelles valeurs.

Nous avons plus de choix. Est-ce nécessairement synonyme de plus de liberté? C’est à mon avis d’abord synonyme de davantage de responsabilités.

Dans une société dominée par les droits plutôt que par les devoirs, par l’apparence plutôt que par l’essence, nos choix seraient-ils davantage motivés par l’image qu’ils projettent que par de profondes convictions?

À l’époque où l’instant présent et la satisfaction rapide des besoins priment, notre route collective est-elle recouverte d’une boue gluante qui camoufle son pavé historique? Où cela nous mènera-t-il? Cela nous a-t-il déjà mené au bord du gouffre, que nous refuserions de voir, obnubilés par l’horizon scintillant?

M’enfin

Bien que j’ai peur de la direction dans laquelle nous allons, je ne suis pas une pessimiste. Je me questionne, c’est tout. Car qui ne doute point ne peut progresser, n’est-ce pas!

L’homme déshumanisé provoquera sa propre perte à coup de ravages aussi hypnotiquement divertissants que subrepticement annihilants.

Je ne dis pas qu’il faille retourner à l’âge de pierre, faire la guerre absolue à l’automobile, brûler nos ordinateurs, manger juste des légumes biologiques qu’on aurait fait pousser sur notre toit et tous avoir des poules dans nos cours – loin de là! Je pense cependant que plus d’équilibre est nécessaire. Qu’il faut rétablir notre lien avec la terre, notre territoire, ses ressources infinies; qu’il ne faut pas oublier d’où nous venons ni au prix de quelles luttes nous avons réalisé notre histoire. Je pense que plus de respect envers cet héritage pour prendre la route d’un avenir réellement durable, dont l’éthique fondamentale reposerait sur l’implication responsable de chacun, individuellement et collectivement.

Pis toutte.

2 réflexions sur “Club de lecture (1): «Ravage», de René Barjavel – ou l’homme déshumanisé

  1. Wow, disons que c’est un club de lecture qui ouvre sur un questionnement très large qu’il est difficile de rassembler en un seul commentaire.

    La littérature d’anticipation (et non la science-fiction) a toujours été la source d’une profonde angoisse à propos de l’avenir de l’humanité.l Je ne sais pas si tu es familière avec l’oeuvre de Jules Verne? Outre bien entendu les 20 000 lieues sous les mers et tour du monde en 80 jours? Pour plusieurs, Verne est l’exemple de la littérature d’anticipation où il anticipe, avec justesse, certains progrès technologiques à venir. C’était un auteur curieux qui se tenait parfaitement au courant des plus récentes avancées de la science et il aimait en explorer les possibilités dans son oeuvre. Une oeuvre qui transpire parfois l’optimisme d’un siècle qui avait vu la machine commencer à abolir certaines dures tâches et surtout abolir les distances. Mais il existe aussi certaines oeuvres plus sombres, glauque, comme Paris au XXième siècle, roman très posthume (il n’a été retrouvé qu’il y a moins de 20 ans) où Verne décrit un monde pollué par le charbon où l’humanité s’est rendue esclave de sa technologie.

    La technologie qui libère, la technologie qui asservit. Où est-ce l’humanité qui est incapable de s’affranchir?

  2. Ping : Liste de lecture « Toutte. Pis toutte.

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