5 principes de la cuisine québécoise : merci Jehane Benoît! (suivi)

J’étais toute fière de cuisiner des fèves au lard, pour la toute première fois de ma vie, suivant à la lettre la recette « du boulanger » de Jehane Benoît. Sujet étrange s’il en est un, mais digne d’intérêt à mon avis puisque patrimonial et culturel sur deux plans : la recette et son auteure. Vous n’avez pas été nombreux à cliquer sur le lien vers la recette; j’espère que je saurai vous intéresser davantage à cette grande dame de la cuisine québécoise, entrepreneure, avant-gardiste. Cuisiner une recette de Jehane Benoît est donc une excuse pour vous parler de la grande contribution de cette femme que j’admire.

Sans blague : des bines, il n’y a pas grand-chose de plus québécois que ça! Il est intéressant de se demander pourquoi. En effet, quelques caractéristiques fondamentales distinguent l’alimentation québécoise traditionnelle.

  1. Des aliments peu dispendieux, saisonniers, accessibles facilement en milieu rural mais surtout dans le naissant milieu urbain
  2. De la viande souvent salée ou séchée, donc qui pouvait se conserver à l’année, et de la viande de toutes les parties des animaux, parce qu’on ne pouvait pas se permettre de gaspiller
  3. Des « gros » plats, et des plats souvent « grossiers » (aujourd’hui on dit rustiques), qui nécessitaient un minimum de préparation et permettaient de nourrir de très imposantes tablées
  4. Des plats qui pouvait cuire pendant de très longues heures, qu’on mettaient à feu doux au début de la journée pour que ce soit prêt à 17h et afin d’attendrir les pièces de viande les moins convoitées
  5. Une cuisine basée sur les principes et les proportions, plutôt que sur les recettes, facilitant les changements en fonction de la disponibilité des produits
Jehane Benoît (née Patenaude, 1904-1987)

Jehane Benoit (née Patenaude, 1904-1987), pionnière de l’enseignement de l’art culinaire.
Merci!

Oui, c’est de la « nourriture de pauvres », comme dans la très forte majorité des sociétés rurales, pauvres, sous-scolarisées, ou colonisées. Attention: « nourriture de pauvres » n’égale pas « nourriture pauvre », comme nous l’a enseigné notre héroïne.

En effet, à l’aube de la Révolution tranquille, Jehane Benoît a lancé à elle seule une véritable révolution : elle a mis au monde la cuisine québécoise. Elle a transformé nos us et coutumes en patrimoine appelant la fierté par l’appropriation de notre identité culinaire. Elle a donné des lettres de noblesse à notre alimentation, l’élevant au niveau de gastronomie.

À cette époque charnière pour l’émancipation des femmes, la chimiste en alimentation de formation est aussi une entrepreneure dans l’âme. Après des études en France, elle fonde vers 1935 une école de cuisine à Montréal qui est par ailleurs un des premiers restaurants au Canada à se spécialiser dans la cuisine végétarienne avec son audacieux et futuriste bar à salades! Dès les années 1950, elle entreprend la rédaction de livres de recettes publiés en français et en anglais. Ses apparitions remarquées et ses contributions remarquables à la télévision et à la radio, en français et en anglais, contribuent à faire d’elle une véritable vedette. Jehane Benoît cherche toujours à innover: en 1975, elle publie Madame Benoît’s Microwave Cook Book, traduit en français en 1976 sous le titre La Cuisine micro-ondes. Elle permet aux ménages québécois (aux femmes, soyons honnêtes) d’apprivoiser cet appareil étrange, tout en valorisant une alimentation saine et complète, à une époque où les femmes arrivent massivement sur le marché du travail! (source)

Certains seraient peut-être tentés de jeter une partie du blâme sur Jehane Benoît pour la « génération micro-ondes ». Au contraire, je la remercie d’avoir actualisé les bonnes vieilles recettes aux moyens et portions du temps, tout en déculpabilisant les femmes – ces bonnes femmes qui quittaient les chaumières et abandonnaient leur mari pour le marché du travail et commençaient déjà à faire moins d’enfants…

Par son travail impressionnant de vulgarisation, cette femme déterminée et créative a joué un rôle social, culturel et identitaire dans un Québec en changement. Ses livres et leurs images, objets d’une autre époque, peuvent paraître folkloriques. Ce sont surtout des pièces d’anthologie de notre histoire, des documents anthropologiques importants, des traces indélébiles du chemin parcouru au bénéfice des femmes et de nos papilles gustatives à tous! Une biographie récente et une exposition à Sutton (où l’auteure a terminé ses jours) ont d’ailleurs bien souligné cela.

Allez fouiller dans les livres de recette de votre mère ou de votre grand-mère; vous y trouverez sans doute une copie de la très massive et ô combien complète Encyclopédie de la cuisine de Jehane Benoît… À (re)découvrir et à offrir! Vous serez surpris de constater à quel point les chefs et cuistots-vedettes d’aujourd’hui s’inspirent authentiquement de ce patrimoine, le mettent de l’avant et le réactualisent au goût du jour!🙂

Faut connaître ses classiques et être fiers de ses origines, quand même, tsé.

Faque, merci, Jehane Benoît, de m’avoir enseigné les principes fondamentaux de la cuisine québécoise afin que je gagne en confiance aux chaudrons, et de m’avoir rendu encore un peu plus consciente de mes racines afin que je transmette fièrement les traditions. Pis toutte.


Fait connexe inusité : un parc de l’arrondissement Plateau-Mont-Royal, à l’angle des rues de Malines et Berri, porte son nom. Est-ce un hasard que ce soit derrière l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec? Hum…😛


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