La grossesse (2) : être enceinte, ce que ça fait

D’entrée de jeu, je vais être très honnête et m’afficher à contre-courant : je n’ai pas aimé être enceinte. Vous êtes aussi bien de le savoir tout de suite, vous comprendrez mieux le ton de ce billet… J’ai toujours perçu la grossesse comme un moyen, pas une fin. Petite, et plus tard en parlant de fonder une famille avec Chéri, je n’ai jamais dit que je voulais être enceinte (ou que j’avais hâte de  l’être!), mais bien que j’avais hâte d’avoir des enfants. La différence peut sembler triviale pour d’autres mais est pour moi fondamentale. Voilà pour ça.

Être enceinte m’appert donc être  « un mal nécessaire », entre GROS guillemets — un passage obligé vers l’arrivée d’un nouveau membre de la famille. Bien entendu que j’ai été émue, bouleversée, touchée, ébaubie quand il a bougé pour la première fois et lors des échographies. Bien entendu que je caressais mon fils par-delà mon ventre en lui murmurant des mots d’amour. Bien entendu que je priais très fort pour un bébé en santé. Bien entendu que j’ai partagé beaucoup d’émotions et de moments forts avec Chéri, lové dans ses bras ou en cuiller avec ses mains sur mon ventre, pendant ces neuf mois intenses. Mais oh que je ne me flattais pas la bedaine en me disant que c’est donc beau une bedaine de femme enceinte et que c’est donc agréable de marcher comme une baleine, d’avoir faim et mal au coeur en même temps, de ne pas dormir à cause du marathon dans mon bedon ou du nerf sciatique coincé, ou encore de ne pas dormir parce que c’est comme ça être enceinte, pour nous préparer à ce qui s’en vient au lieu de nous laisser profiter des dernières nuits complètes qu’il nous reste. Et que dire des restrictions alimentaires (sur le fromage au lait cru et le café, entre autres catastrophes culinaires!), sans parler de « l’interdiction », entre moins gros guillemets, de boire du vin et de celle absolue de boire du scotch. Horreurs. Bon. Voilà pour ça.

Mère indigne, suis-je? Peut-être. À toutes les futures mamans qui se demandent dans quels plats elles se sont mis les pieds en regardant leur ventre pousser, vous n’êtes pas seules. Ce n’est pas vrai que nous devons aimer être enceinte. Vous aurez mal au coeur, vous marcherez comme un canard, vous vous sentirez comme une baleine échouée, vous n’aurez envie de rien sauf dormir ou manger alors que vous ne saurez plus dans quelle position dormir ni quoi manger, vous n’aurez rien à vous mettre sur le dos et vous en aurez marre des foutus leggings. Vous en aurez ras-le-ponpon que Chéri vous dise à quel point il vous trouve belle mais c’est nécessaire, et il continuera parce qu’il vous aime et que ça vous fait du bien malgré tout de savoir qu’il vous trouve toujours belle. Vous aurez les hormones dans le tapis : vous aurez une libido de la mort ou au point mort, rien entre les extrêmes; vous aurez les émotions à fleur de peau et vous pleurerez pour rien, c’est certain. À partir de maintenant et pour le reste de votre vie, vous n’aurez jamais eu autant besoin de Chéri — et c’est davantage vrai chaque jour, comme vous l’aimerez encore un peu plus fort chaque jour. Voilà.

Je n’ai de cesse de m’ébahir en regardant Bernard : wow, dire qu’il était dans mon ventre, dire que nous l’avons fabriqué, ce grand garçon-là. Oui, il est déjà grand ! En comparaison, évidemment. C’est déjà un petit homme. Et je me prends, pas la main dans le sac mais la main sur le ventre, à me rappeler tendrement les séances de gym nocturne et les nuits d’insomnie à écouter The West Wing. Petit rire étouffé suivi d’un soupir profond, à la fois de soulagement à voir le fruit de mes entrailles _enfin_ hors de ces dernières, de fierté d’avoir mis au monde un beau petit bonhomme en santé, d’angoisse devant l’inconnu de la vie, d’espoir en pensant à la solidité de mon couple comme noyau de la cellule familiale, d’appréhension à l’idée de recommencer tout ça une, deux ou trois fois – puisque deux enfants représente l’équilibre démographique et que j’aimerais bien avoir une retraite un jour. Et ça.

N’empêche. J’en avais marre de toutes les autres mamans vous disent d’en profiter. Mais elles ont raison. Oh que si. Sauf que c’est difficile de profiter de quelque chose dont on ne sait comment profiter. Être enceinte est un moyen, pas une fin, et c’est un extraordinaire privilège. Alors… il faudra recommencer ! Il y a des choses qui ne changeront pas : je ne me réveillerai pas la nuit avec la fraîcheur de la rose pour me flatter béatement le ventre. Je vais cependant pouvoir absorber chaque instant avec plus de profondeur et de relativisme temporel : ça va finir plus vite que je pense; c’est pas si pire finalement; Chéri a vécu ça une fois et il est encore là et me trouve toujours aussi belle, quel homme patient et bon !; je connais la séquence et sais quelle est la prochaine étape avec ses bons et ses mauvais jours alors je vais profiter de celle-ci avant qu’elle ne termine; je peux prévoir, entrevoir, quand et comment apparaîtra la lumière au bout du tunnel — sans jeu de mots.

Si c’est difficile de profiter de la première grossesse, parce qu’on ne comprend pas ce qui se passe dans notre corps, dans notre tête et dans notre coeur, parce qu’on ne sait pas ce qui nous attend, il faut d’autant plus profiter de la route quand on l’empruntera à nouveau. Si Dieu le veut. Amen.

Nous ne comprenons comment vivre chaque moment que lorsque ce moment est passé. Cela fait de nous des imbéciles.

Dermot Bolger (1959- )

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Dans la série Les joies de la maternité, c’était : « être enceinte, ce que ça fait ». Prochain billet : « La grossesse (3) – être enceinte, ce qu’il faut savoir ». Vous avez manqué le début de la série? C’était  comment j’ai fait pour « tomber enceinte ».

2 réflexions sur “La grossesse (2) : être enceinte, ce que ça fait

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